À l’ombre des jeunes filles en fleurs, sous la brise de leurs éventails, vautré sur une plage normande et le dos malaxé de mille petites mains : voilà comment je m’imaginais Marcel dans ce deuxième volet de La recherche avant ma lecture. Sauf que pas du tout ! Le petit Marcel est devenu un adolescent chétif et mélancolique, de plus en plus sensible et rêveur, qui se fait malmener de bout en bout par des têtes à claques. Alors on s’amuse de ses fantasmes, de son désir naissant, de ses rougissements, de ses ruses pour se faire aimer et de ses maladresses. Mais on partage surtout ses attentes fiévreuses, sa rage, ses soupirs, ses lettres impatientes puis déchirées, sa tristesse inconsolable.

Je crois que j’ai encore plus aimé ce 2ème tome que le 1er, parce que c’est celui de l’apprentissage et des rencontres décisives pour Marcel : il aime de tout son cœur, souffre, apprend le renoncement et la séparation ; et il rencontre des amis merveilleux, des personnalités pittoresques qui l’éveillent à la littérature, à l’art et à la sagesse.

La lecture est parfois difficile car les phrases sont comme des trains auxquels Proust rajoute des wagons à l’infini. On se dit : « Mais quand est-ce que ça s’arrête ? Se serait-il endormi sur sa machine, le front enfoncé sur les touches ? » Quand enfin se pose le point final, on est épuisé, on a perdu l’idée de départ et il faut reprendre du début… J’essaie donc de me laisser porter et de prendre ce qui me plaît : la poésie inimitable, les images sublimes qui naissent à profusion et la finesse de l’analyse.
Ce que j’aime avant tout : l’incroyable capacité de Proust à déplier un monde à partir d’un détail. La joue d’une femme fait éclore un bouquet de roses ou pointer l’aurore ; les gâteaux et les buissons d’aubépine sont bavards de souvenirs d’enfance ; la mer est une montagne aux cimes bleues que le soleil désigne d’un doigt souriant. Il ajoute de si belles parures à la réalité, que tout mérite d’être souligné et mémorisé. La seule phrase que j’ai réussi à retenir m’accompagne tous les jours :

« Pour la première fois je sentais qu’il était possible que ma mère vécût sans moi, autrement que pour moi, d’une autre vie. »

Editions Folio, 1972.