Qui se souvient des collines mordorées, de Marcel dansant au soleil, de Lili des Bellons « ton ami pour la vie », des plateaux de garrigue et de lavande, des grosses fesses de l’oncle Jules, des perdrix royales, du malicieux petit Paul, de l’orgueil et de la fragilité de Joseph, des mains tremblantes d’Augustine, du château de la peur, d’Isabelle l’affreuse chipie aux « mollets tout ronds » ?

La liste est infinie de tous les passages soulignés et adorés dans ces Souvenirs d’enfance. Comme beaucoup, je les ai découverts dans mes jeunes années, puis relus avec une joie folle – et souvent la gorge serrée. Pourquoi l’émotion est-elle intacte, des années après ?

Sans doute grâce à cette musique propre à Marcel Pagnol, cette langue gorgée de soleil et mâtinée de provençal, qui rend heureux et donne envie de jurer comme un gars des collines ! Mais aussi parce que Pagnol possède ce génie de l’écriture sensorielle : en quelques mots, il nous ouvre la porte de sa Provence enchantée, nous fait goûter une amande fraîche, sentir l’encre d’un plumier ou le thym entre les pierres ; il fait résonner l’écho d’une grotte, les roulements de « R » de l’oncle Jules ou l’harmonica de Lili ; il nous fait respirer la terre et caresser un plumage ; il dessine le rouge du couchant sur le Pic du Taoumé…

De cette écriture inimitable s’élève comme une berceuse, qui célèbre chaque enfant du monde. Mais sous la fraîcheur et la saveur du propos, derrière les facéties et la logique enfantine (tellement juste et universelle), il y a cette sourde mélancolie, ce chagrin qui vous cueille au passage et qui vous brise le cœur. A chaque enfance ses tragédies, celles de Marcel sont cruelles : de tristes découvertes en terribles désillusions, il apprend la faiblesse de l’humanité, le mensonge, la vanité et la jalousie, mais surtout la perte. Apprendre à se séparer d’une terre chérie, accepter de perdre ceux qu’on aime, dire adieu à sa mère… Heureusement, la magie de l’écriture le sauve, et transforme ce qui n’est plus en éternité.

Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins.

Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.

Souvenirs d’enfance :

La gloire de mon père, t. 1

Le château de ma mère, t. 2

Le temps des secrets, t. 3

Editions Presses Pocket, 1976

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